Unité 6 : questions éthiques actuelles
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PRESENTATION DE LA DISCIPLINE

L’ETHIQUE: AU CARREFOUR DES QUESTIONS DE L’INDIVIDU ET DE LA SOCIETE

Le souci de l’éthique
« La montée de la préoccupation éthique coïncide avec l’aggravation du désarroi et de l’effroi qu’inspirent les événements quotidiens… Dans ce contexte où la complexité et la taille des organisations menacent de faire disparaître l’Autre derrière l’écran de l’abstraction ou de l’anonymat, le souci de l’éthique relève de l’instinct de survie de l’espèce. Le vrai défi consiste à faire que cette quête permette l’émergence d’un socle de confiance interpersonnelle retrouvée…»
(Paul Dembinski, Le Temps, 2005).

Ce souci de l’éthique se trouve renforcé par la crise économique actuelle, que beaucoup estiment être, au fond, une crise morale. On regarde alors l’éthique comme une planche de salut pour une société en perte de repères, désarçonnée par la confusion des visions du monde, l’inégalité et la violence. Mais l’éthique n’est pas une voie de salut miraculeuse : c’est un chemin de responsabilité, conduisant de la réflexion à l’action.

Ethique ou morale?
Ces deux termes, respectivement d’origine grecque et latine, ont été utilisés l’un pour l’autre dans l’histoire et jusqu’aujourd’hui. Un certain consensus se dégage pour désigner par « éthique » le versant de notre réflexion qui cherche à ancrer nos décisions dans une axiologie (système de valeurs) ou à les justifier en fonction d’une visée d’ordre métaphysique (par ex. le bien, le bonheur); la « morale » étant le versant de notre réflexion orienté vers la norme à définir, par laquelle sont circonscrites le contenu et les limites de notre action.

Face aux nouvelles questions
Notre réflexion est activée par les problèmes individuels ou sociaux que soulève la réalité humaine sur notre planète et que le développement technique multiplie. Nous les affrontons en essayant de répondre à chaque situation par des questions comme celles-ci :
Comment vais-je agir, face à telle situation ? Au nom de quels principes et valeurs ? Sur la base de quelle conception de l’homme ? En vue de quel(s) bien(s) ? Avec quels moyens ? Comment vais-je prendre une décision ? Sur quelles références vais-je m’appuyer pour argumenter et justifier mon avis ?

  • Ces questions se concrétisent quand, par exemple, nous sommes confrontés à la pratique du suicide assisté, où s’opposent (entre autres) la revendication de la liberté de disposer de soi et l’affirmation de la vie donnée (définition et conflits de valeurs).
  • Face à une souffrance insoutenable, avons-nous le droit de hâter la mort et de contrevenir à l’interdit biblique « Tu ne tueras pas » ? (Quel rôle donner à l’Ecriture ?).
  • La recherche génétique est en plein essor et touche aux racines biologiques de l’homme. Comment préserver l’intégrité humaine et poser des limites ? (Problème de la conception de l’homme et de ses formes inférieures, de la difficulté d’établir une règlementation et ses contrôles).
  • La question de l’accueil des réfugiés nous confronte à la tension délicate entre le respect inconditionnel dû à la personne en détresse et celui du droit établi d’un Etat. Allons-nous nous conformer à la position officielle prise par nos autorités, notre Eglise, ou aller au-delà ? (Objection de conscience, obéissance ou désobéissance civique).
  • Autre exemple encore, celui de l’inégalité économique entre les humains et entre les Etats, source de multiples maux et conflits, qui met en balance la liberté du marché et la justice, ainsi que nombre de concepts à préciser (positions idéologiques antagonistes).

A l’évidence, ce questionnement requiert une méthode. C’est sur elle que va se concentrer notre unité d’éthique, vu l’impossibilité d’embrasser toute l’ampleur et la diversité des champs éthiques. Il s’agit de définir le problème et d’analyser, le plus largement possible, la situation dans laquelle il se pose. Entre l’analyse et les décisions normatives se place le moment créatif par excellence de la réflexion éthique : l’évaluation, argumentée, consistant à choisir entre les options possibles, celle qui, en fonction de nos convictions, des valeurs auxquels nous faisons appel, des connaissances acquises, nous semblera être la voie vraie, juste ou bonne ! Sachant que nous ne sommes pas encore dans le Royaume de Dieu, et que nous devons accepter une certaine relativité des choses… La mise en pratique permettra de vérifier si la décision éthique était justifiée et de la corriger, si possible.

Ethique chrétienne et éthique philosophique
L’éthique chrétienne s’inscrit dans une histoire qui remonte à l’Antiquité grecque. Elle ne s’inspire pas seulement de la Bible, mais s’est beaucoup nourrie de Platon et d’Aristote, des Stoïciens ; St.Thomas d’Aquin reste une base pour les catholiques, Luther et Calvin, et leur manière d’envisager la Loi, un fondement pour les protestants. Des philosophes récents, comme Lévinas et Ricoeur, exercent aussi une forte influence sur notre manière de réfléchir en éthique.

  • Deux aspects (au moins) caractérisent l’éthique chrétienne :
    Le sentiment d’obligation morale des chrétiens découle de leur foi au don de Dieu (la création et la grâce en Jésus-Christ). Pour eux, le faire dépend du croire : parce que Dieu aime, ils aiment à leur tour et en retour. Leur éthique ne peut être qu’une éthique de l’amour et de la responsabilité.
  • De la foi au don de Dieu découle aussi la place donnée à la personne de l’autre. «Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». L’autre est pour moi le visage actuel du Christ, le frère sur le chemin qui mène à Dieu.

Ces caractéristiques de foi distinguent l’éthique chrétienne des éthiques philosophiques qui se fondent exclusivement sur la raison. Mais elles lui permettent aussi d’entrer en dialogue et en collaboration avec elles, et d’avoir recours à leurs analyses. En effet, la nouveauté et la complexité du monde actuel par rapport au monde biblique (individualisme, problèmes économiques, écologiques, bioéthique, etc.) demandent que nous allions au-delà d’une éthique interpersonnelle vers une éthique sociale, usant de concepts forgés par les sciences humaines. Cette collaboration n’empêchera pas une éthique d’inspiration chrétienne d’exercer sa critique par rapport aux perspectives développées par d’autres éthiques : éthiques du bonheur, éthiques utilitaristes, de la communication, de la reconnaissance, éthiques appliquées.

La place de l’unité d’éthique dans le programme
Ces considérations expliquent la place de l’unité d’éthique dans le cursus du Séminaire. Elle arrive en fin de parcours, après l’exégèse biblique, après l’histoire de l’Eglise et l’ecclésiologie, après la dogmatique ; s’appuyant sur les réponses données par ces disciplines, elle se tourne vers la société et ses problèmes humains et écologiques pour réfléchir aux comportements à adopter, individuellement ou collectivement.

PRESENTATION DE L’UNITE

Objectifs de formation

  • Découvrir les composantes et les enjeux de la démarche éthique
  • Acquérir quelques jalons historiques du développement et des figures de l’éthique
  • Apprendre à connaître les principes de l’éthique protestante et le rôle à donner à l’Ecriture et à la Loi
  • Analyser et évaluer, de manière méthodique, différents problèmes éthiques actuels (situations d’éthique individuelle, sociale, de bioéthique)
  • S’initier à quelques auteurs contemporains
  • Réaliser un travail personnel sur un sujet à choix

Colloque 1
A travers l’analyse d’une situation, découverte des divers éléments en jeu dans l’éthique.
Les figures de l’éthique dans l’histoire

Colloque 2
Les principes et traits caractéristiques de l’éthique protestante
Le rôle de l’Ecriture et de la Loi
Le Visage d’autrui : initiation à la pensée d’Emmanuel Levinas

Colloque 3
Analyse d’une situation d’éthique sociale
La règle d’or : initiation à la pensée de Paul Ricoeur

Colloque 4
Analyse d’une situation de bioéthique
Reprise théologique
Les travaux de fin d’unité


Quelques livres
Jean-Daniel Causse, Denis Müller (dir.),
Introduction à l’éthique. Penser, croire, agir, Labor et Fides, Genève, 2009
FUCHS Eric, Comment faire pour bien faire? Labor et Fides, Genève, 1995
FUCHS Eric, L’éthique chrétienne: du Nouveau Testament aux défis contemporains,
Labor et Fides, Genève, 2003
SIMON René, Ethique de la responsabilité, Cerf, 1993.

POUR STIMULER LA REFLEXION

Vie quotidienne
… Le même parcours l’attend : longer la rue où il habite, traverser le carrefour, s’engouffrer dans le passage souterrain de la gare qui mène à la voie 7… Il a croisé le regard de l’homme qui se tient au bas des escaliers, qui joue d’une petite flûte, un chapeau défraîchi à ses pieds, ainsi qu’un bout de carton sur lequel il est écrit :
« Je suis sans emploi, je n’ai pas de domicile ». Le train a quitté la gare de L. Le regard de l’homme qui se tient au bas des escaliers reste présent dans ses pensées et ce matin, il n’a pas envie d’ouvrir son journal.
Si je lui donne quelque chose, est-ce que cela résout vraiment son problème ? N’est-ce pas une manière d’encourager la mendicité ? Après tout, je ne sais rien de cet homme. Et s’il se mettait vraiment à chercher du travail… Il faut se battre, mais il y en a…Oui, moi aussi, je dois me battre, debout à 6h du matin, trois gosses encore petits… Et puis, on ne peut pas donner à tout le monde. Que la commune se bouge aussi, on paie assez d’impôts...Y a qu’à… Y aurait qu’à… C’est dur quand même… Peut-être le verrai-je ce soir, en rentrant. Lui parler ?... Et si ça m’arrivait un jour… ?
Le haut-parleur annonce que le train vient d’entrer en gare de G.

Carmen Burkhalter, ancienne enseignante

Obéissance ?
« Il faut entendre le mot « obéissance » au sens biblique du terme, qui a peu de chose à voir avec le sens qu’on lui reconnaît d’habitude avec son caractère infantile. Il faut penser à l’«obéissance» d’Abraham, quittant son pays sur l’appel de Dieu, au «me voici» d’Isaie, au «qu’il me soit fait selon ta parole» de Marie, au «que ta volonté soit faite et non la mienne», de Jésus au jardin de Gethsémani… C’est encore, pour faire bref, l’étymologie qui permet d’accéder au sens fort du mot «obéissance» : «obéissance» vient de ob-audire (ob-ouïr)… Ce qui est premier, c’est l’écoute, l’écoute de la parole et la responsabilité (la réponse) qu’elle appelle chez l’auditeur ». (René Simon, Ethique de la responsabilité, p. 248, n. 32)

Justification et sanctification
Luther combattait le légalisme; Calvin craint le laxisme. Les deux perspectives, pourtant, ne s’opposent pas. Comme Luther, Calvin affirme la primauté théologique de la justification. Simplement, il la comprend pour ainsi dire de l’intérieur du processus de régénération et de sanctification. À la question de Luther : « Quel est le commencement de la vie chrétienne ? », Calvin ajoute la sienne : « Comment réguler et canaliser le devenir chrétien mis en route par la justification ? » (Denis Müller, Introduction à l’éthique, p. 102)

Paul Ricoeur
« Chaque visage est le Sinaï d'où procède la voix qui interdit le meurtre ».

Emmanuel Levinas
« Dans la relation au Visage, ce qui s’affirme, c’est l’asymétrie : au départ peu m’importe ce qu’autrui est à mon égard, c’est son affaire.à lui ; pour moi, il est avant tout celui dont je suis responsable ».

«La Bible, c’est la priorité de l’autre par rapport à moi. C’est dans autrui que je vois toujours la veuve et l’orphelin. Toujours autrui passe avant […]. C’est cela la vulnérabilité. Seul un moi vulnérable peut aimer son prochain».

Modernité et sécularisation
Cette clé, c'est l'Evangile, et ce projet, c'est la construction d'un homme libre et responsable, capable de courage éthique et d'amour. Tel est le projet qui travaille sourdement la modernité. Mais, pour des raisons historiques (en particulier le terrible démenti apporté par les Eglises à leur message au moment des guerres de religion, qui ont fait perdre et pour longtemps, au christianisme une grande partie de sa crédibilité), le message chrétien a été considéré comme l'adversaire de ce projet de liberté; non sans raison, malheureusement. Il ne reste pas moins vrai que le levain de l'Evangile a fait, et fait encore lever toute la pâte. Seulement le temps est venu où l'on perçoit que l'oubli de cette source évangélique de la modernité conduit à une sécularisation dominée par l'insignifiance ou le cynisme. Amnésique du moteur de son évolution, notre société ne sait plus comment penser ce travail de maturation d'elle-même. (Eric Fuchs, Tout est donné, tout est à faire, Labor et Fides, 1999)

Une nouvelle dimension de responsabilité
Sans doute les anciennes prescriptions de l’éthique du « prochain » - les prescriptions de la justice de la miséricorde, de l’honnêteté, etc. -, en leur immédiateté intime, sont-elles toujours valables pour la sphère la plus proche, quotidienne, de l’interaction humaine. Mais cette sphère est surplombée par le domaine croissant de l’agir collectif, dans lequel l’acteur, l’acte et l’effet ne sont plus les mêmes que dans la sphère de la proximité et qui par l’énormité de ses forces impose à l’éthique une nouvelle dimension de responsabilité jamais imaginée auparavant. (Hans Jonas, Le principe responsabilité, Champs essai, Flammarion, 2008, p.31).


Les dix commandements de l'éthique.

  • Tu n'oublieras jamais que le Seigneur ton Dieu t'a fait sortir du pays de tous les esclavages pour te rendre la liberté, la responsabilité qui en témoigne et le bonheur.
  • Tu n'oublieras jamais que si l'amour bannit la crainte, il n'a jamais supprimé l'exigence de justice. L'amour n'a pas à excuser le mal et la souffrance.
  • Tu n'idolâtreras jamais tes principes moraux, aussi bons soient-ils. Le Christ n'a pas épargné ceux qui croyaient posséder la Bonne Morale. Il les a traités d'engeance de vipères.
  • Tu te garderas du relativisme (tout n'est pas égal), comme de l'idéalisme (l'enfer est pavé de bonnes intentions).
  • Tu n'attendras de l'éthique ni des solutions prêtes à porter, ni des justifications à bon marché, mais des outils permettant de choisir et de décider.
  • Tu ne te précipiteras pas sur la première solution venue. Cela sécurise ... mais à quel prix!
  • Tu ne négligeras pas la complexité du problème posé et tous les moyens judicieux pour le comprendre. Ce qui est simple, voire simpliste? Nos idées toutes faites.
  • Tu écouteras l'avis des autres avec autant d'intérêt que si c'était le tien, surtout quand il sera différent! Il est très rare d'être intelligent tout seul.
  • Tu n'oublieras cependant pas qu'il faut bien, un moment donné, prendre le risque de la décision. Choisir de ne rien décider n'est pas vraiment une solution. ^
  • Tu te souviendras, quand tu auras l'impression que tout cela est bien compliqué, que Dieu te réserve un peu de repos: son pardon.

Par Christophe Reymond, ancien enseignant

Secrétariat

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